Surréalisme, beat generation, vols spatiaux, Nouveau Roman, Nabis, figuration libre, étapes de montagne, world music, résistances, humour noir : les Bretons du XXe siècle et contemporains sont en pointe. Des journalistes, des écrivains, des passionnés livrent ici 111 portraits de ces Bretons des Temps Modernes, évoquant la richesse humaine de la petite péninsule tendue vers le monde. Les propos sont illustrés de photographies d’Emmanuel Pain et Gwenaël Saliou, soulignés de documents souvent inédits.
Il faudrait posséder un prisme aux propriétés singulières pour embrasser l’oeuvre de Max Jacob d’un seul regard. Et quand bien même, les diffractions seraient multiples, les couleurs parfois inconnues, le champ visuel distordu. Car, dans cette oeuvre picturale, mais surtout littéraire, qui comprend une quarantaine d’ouvrages (au nombre desquels romans, essais et surtout poésie), le rêve vient souvent le disputer à une réalité écartelée entre acrobaties de l’esprit et du langage, entre gouaille populiste et mysticisme fervent.
L’homme aime en effet les associations d’idées excentriques ou burlesques, mais aussi les ruptures. Rupture tout d’abord avec le milieu bourgeois dont il est issu, puis éloignement de ses origines juives lorsqu’il obtiendra le baptême catholique. Le poète n’est pas en reste et rompra définitivement avec un classicisme qui n’est plus de mise chez les esprits enfiévrés de ce début de siècle, annonçant en éclaireur la véritable modernité de l’ère des machines. Max Jacob sera toujours là où on ne l’attend pas, en retraite quasi monastique alors qu’on l’imaginait courant les soirées mondaines, à Paris lorsqu’on le croyait en Bretagne.
Cette Bretagne qui le vit naître en 1876, à Quimper, au sein d’une famille respectée d’origine juive prussienne. Le père de Max, Lazare Jacob, était le maître tailleur chemisier de la bourgeoisie quimpéroise, officiant dans sa boutique située au numéro 8 de la rue du Parc. Le jeune Max, après des études brillantes au lycée de La Tour-d’Auvergne de Quimper, “montera” à Paris en 1895 pour suivre les cours de l’école coloniale. Études supérieures qu’il abandonnera rapidement pour se consacrer à la critique d’art, puis à l’écriture et à la peinture. Installé dans le XVIIIe arrondissement, dans le voisinage du Bateau-Lavoir*, lieu mythique dont il aurait trouvé le nom, il partagera quelque temps son appartement avec Pablo Picasso.
Témoin privilégié de la naissance du cubisme, Max Jacob s’adonne alors à la pratique de la gouache, travaillant la géométrie des formes dans ses oeuvres les plus intéressantes. D’autres peintures, plus alimentaires et inspirées des paysages de Paris, des bords de Loire ou de Bretagne, lui alloueront des ressources que ses premiers écrits ne peuvent lui apporter.
Passionné d’astrologie et de kabbale, le Quimpérois continue en parallèle à scruter les au-delà possibles. Il a aussi recours à des drogues comme l’éther, dans le but de s’étourdir autant que de chercher une quelconque vérité. Mais le Christ lui apparaît une première fois en 1909 dans son appartement de la rue Ravignan et la vision, que d’aucuns imaginent sous influence, l’oriente vers la foi catholique. L’expérience sera rééditée en 1914. Dans l’élan, il se fera baptiser en 1915 sous les yeux de Picasso, son parrain. Ce dernier aura entre-temps illustré les premières oeuvres de poésie en prose de Max Jacob, Saint Matorel en 1911 et Le Siège de Jérusalem en 1914.
La Bretagne, que Max Jacob continue à avoir “dans les doigts, dans l’oeil et dans le coeur”, l’amène à publier en 1911 un recueil de chants celtiques intitulé La Côte. L’ouvrage se compose de poèmes et de contes en breton que l’auteur a collectés auprès d’ouvriers brodeurs travaillant au service de son père. Lors de la première édition, le poète reproduit les textes dans leur langue d’origine. Dans sa correspondance avec Jean Grenier, il écrira : “La Côte est l’expression la plus pure de ma vérité intérieure…”
Plus tard, l’insatiable chasseur de songes expliquera dans la préface d’une de ses oeuvres majeures, Le Cornet à dés (1917) , comment il va chercher dans son propre inconscient les clés du surnaturel, énumérant les procédés utilisés : “mots en liberté, associations hasardeuses des idées, rêves de la nuit et du jour, hallucinations, etc.” Procédés dont les surréalistes s’inspireront par la suite.
En 1921, Max Jacob prend pour la première fois ses distances avec la vie parisienne en se retirant à Saint- Benoît-sur-Loire. C’est à ce moment que paraî t une autre oeuvre poétique importante, Le Laboratoire central (1921) , empreinte d’une certaine gravité et qu’il dédicace à sa mère, Prudence. La retraite dure jusqu’en 1928. Durant cette période, Max rédige plusieurs romans dont Le Terrain de Bouchaballe, un ouvrage se référant à la construction mouvementée du théâtre de Quimper qui porte aujourd’hui son nom. C’est également en 1928 qu’il dessine une quarantaine d’oeuvres qu’il rassemble sous le titre Visions des souffrances et de la mort de Jésus, fils de Dieu.
Peu après, de retour à Paris, il reprend une vie dissolue, continuant néanmoins à écrire de nombreux livres dont un recueil de poèmes, Rivages, et un essai, Bourgeois de France et d’ailleurs, paru en 1932. Il écrit également pour le théâtre, ainsi que des livrets pour l’opéra, en particulier celui du Bal masqué de Poulenc.
Mais un dégoût de la ville et le désir de “vivre dans l’humilité, l’obscurité et la prière obstinée” le ramènent à Saint-Benoît-sur-Loire en 1936. Le monde s’assombrit, la guerre approche… on trouvera la trace de cette angoisse dans son oeuvre posthume. Il est surveillé par la Gestapo à partir de 1940 et est contraint par la police française de porter l’étoile jaune. Après son frère Gaston en 1943 et sa soeur Myrthe Léa, c’est au tour de Max d’être arrêté le 24 février 1944. Il meurt d’une pneumonie le 5 mars, au camp de Drancy, alors que Jean Cocteau vient d’obtenir sa libération auprès des Allemands.
De nombreuses oeuvres de Max Jacob seront publiées après sa mort, comme Derniers poèmes en vers et en prose (1945), Méditations religieuses (1947) ou encore Poèmes de Morvan le Gaélique (1950), ainsi que ses correspondances avec Jean Cocteau et Jean Paulhan, entre autres. Autant de témoignages incontournables des déflagrations artistiques et des tragédies humaines qui furent l’apanage de cette première moitié du XXe siècle. Période que Max Jacob traversa en médium génial puis en martyr, éternellement brillant.
* Le Bateau-Lavoir était un immeuble de Montmartre situé place Émile-Goudeau. Transformé en cité d’artistes au confort précaire, il vit se croiser peintres et hommes de lettres de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale.