Surréalisme, beat generation, vols spatiaux, Nouveau Roman, Nabis, figuration libre, étapes de montagne, world music, résistances, humour noir : les Bretons du XXe siècle et contemporains sont en pointe. Des journalistes, des écrivains, des passionnés livrent ici 111 portraits de ces Bretons des Temps Modernes, évoquant la richesse humaine de la petite péninsule tendue vers le monde. Les propos sont illustrés de photographies d’Emmanuel Pain et Gwenaël Saliou, soulignés de documents souvent inédits.
Au Palais des Papes d’Avignon, quatre salles baptisées “Prince de Hombourg”, “Lorenzaccio”, “Don Juan” et “Hamlet” sont réunies sous le nom d’Espace Jeanne-Laurent. Hommage à celle qui, en demandant à Jean Vilar de prendre la direction du festival d’Avignon (avant de le faire nommer à la tête du TNP), a fait de cette ville la grande capitale du théâtre.
Entre 1945 et 1952, depuis son poste de sous-directrice du Théâtre et de la Musique au ministère de l’Éducation nationale (le ministère de la Culture n’avait pas encore été inventé) , la Bretonne Jeanne Laurent a impulsé le mouvement de décentralisation théâtrale, sans l’inventer à proprement parler. Elle s’appuie alors sur l’installation de troupes fixes en province, “foyer permanent de création entraînant l’enrichissement de la vie culturelle par le contact de la population avec des artistes, travailleurs au milieu d’autres travailleurs”.
“Mais, insiste le comédien rennais Hubert Gignoux, actions et rêves épars se seraient peut-être perdus si Jeanne Laurent n’en avait rassemblé et noué les fils d’une main de fer. Si, de sa volonté personnelle nourrie d’une parfaite connaissance des expériences antérieures, elle n’était pas parvenue à faire une volonté d’État.”
En six ans, avant que Malraux ne la “débarque” cavalièrement, Jeanne Laurent aura eu le temps de fonder cinq centres dramatiques. “Il s’est passé à peine six mois entre le dépôt de projet du Centre dramatique de l’Ouest et la première représentation”, rappelle Hubert Gignoux.
Paysanne à Cast, près de Châteaulin. Élève brillante pous sée par les religieuses jusqu’au baccalauréat, licenciée en lettres classiques de l’Université catholique d’Angers, l’étudiante se disait qu’elle ne serait jamais malheureuse entourée de livres. D’où sa décision d’intégrer l’École des Chartes, qui allait lui ouvrir les portes du service des Monuments historiques, au sein du ministère de l’Éducation, en 1930. Sept ans plus tard, elle optait, par opportunité plus que par choix, pour le Bureau de la musique, des spectacles et de la radiodiffusion, au sein du même ministère.
De 1930 à 1937, “la profonde crise favorise la prise de conscience par les intellectuels des dangers de la modernité, analyse sa biographe, l’universitaire rennaise Marion Denizot. {…} Par ailleurs, le Front populaire a marqué de son empreinte la société française grâce à ses lois sur les congés payés et son effort pour la démocratisation de l’accès à la culture.” La future action de Jeanne Laurent en sera marquée, tout comme le travail réalisé au service du théâtre sous Vichy, où cet art est florissant, tant à Paris que dans les troupes constituées au niveau régional. De là à accuser Jeanne Laurent de collaboration, il n’y a qu’un pas que les tenants de la tradition théâtrale parisienne franchiront une fois la paix revenue. Elle se battra pour son honneur et obtiendra la médaille de la résistance en 1947. “Jeanne Laurent a fait partie de ces sympathisants qui ont utilisé leur activité professionnelle pour apporter une aide non négligeable aux actions des combattants clandestins”, explique Marion Denizot.
“Mère Courage” pour ses admirateurs, dictatrice pour ses ennemis qui la surnommaient “la tsarine”, Jeanne Laurent ne devait son poste qu’à ses capacités et son travail. Et à une ténacité toute bretonne. Car, de Cast à Paris, Jeanne Laurent n’a jamais renié ses racines. Elle revenait chaque année en vacances dans sa commune natale où elle renouait avec plaisir avec la langue bretonne de son enfance et s’y était réservé un appartement en restaurant la vieille maison familiale. Jeanne Laurent aimait profondément sa région natale à laquelle elle a rendu hommage dans son livre Bretagne et Bretons, démolissant au passage quelques mythes et dénonçant le saccage de certains paysages.
“C’était une petite dame énergique, un peu voûtée à la fin de sa vie, mais l’oeil toujours pétillant”, raconte son petit-cousin, le Brestois Hervé Gouérou, “pris en main” par sa grand-tante lorsqu’il arrive à Paris dans les années 1960, afin d’étudier la médecine. “Elle m’emmenait au théâtre – elle avait toujours des places réservées – ou bien dans les galeries de peinture où elle était manifestement bien connue.” Avec cette parente hors du commun, le jeune Finistérien allait découvrir Bazaine, Beaudin, Estève, Léger… La peinture était l’autre passion de Jeanne Laurent. Elle avait rassemblé, à la fin de sa vie, une collection alors évaluée à vingt millions de francs.
Elle n’oubliait pas le théâtre pour autant, “se révélant essayiste souvent polémique”, selon Marion Denizot. “Pour elle, Malraux avait dénaturé la décentralisation, l’avait embourgeoisée”, explique Hervé Gouérou. Jeanne Laurent est morte en 1989, sans avoir jamais écrit ce livre sur Jean Vilar qu’elle mentionnait parfois. “Je n’ai rien fait !”, s’accusait-elle alors auprès de Catherine Bazaine. Il est des oisivetés moins productives…