Surréalisme, beat generation, vols spatiaux, Nouveau Roman, Nabis, figuration libre, étapes de montagne, world music, résistances, humour noir : les Bretons du XXe siècle et contemporains sont en pointe. Des journalistes, des écrivains, des passionnés livrent ici 111 portraits de ces Bretons des Temps Modernes, évoquant la richesse humaine de la petite péninsule tendue vers le monde. Les propos sont illustrés de photographies d’Emmanuel Pain et Gwenaël Saliou, soulignés de documents souvent inédits.

Nos partenaires :



BNP Paribas


Le Roy

Portraits de Miossec

Retour

Christophe Miossec aime Brest. Il peut en parler pendant des heures. On imagine alors une sorte de principauté grise posée à la pointe du Léon, obéissant à ses propres règles, obscures pour la plupart des Bretons, opaques pour la majorité de la planète.

S’il est des villes frontalières, Brest est en fait une ville frontale. Sentinelle continentale s’opposant au vide de l’océan, la plus occidentale des cités rasées pendant la guerre 1939-1945 est aussi une ville double dont les Tizefs* s’accommodent sans mal. Il y a celle dont on se souvient, celle d’avant les bombardements, et la ville actuelle dans laquelle on marche. Une dualité qui travaille les caractères.

Celle d’avant, Christophe l’a vue sur les photos que conservaient ses parents. Il a eu cette intuition d’une rue de Siam grouillant de matafs assoiffés de terre. Et si les photos manquaient de cette période, il y a toujours quelques instants de Remorques, le superbe film de Jean Grémillon, dont Miossec sait exactement quelles scènes sont tournées à Brest, quelles autres en studio.

Il est né dans la ville en 1964 ; la vie de sa famille était intimement liée à celle de l’arsenal. Il a connu les baraquements, souvenir de l’après-guerre. Son école primaire était en préfabriqué, un cadeau des Canadiens débarqués en 1944. “L’hiver, il y a avait tellement de boue entre les baraquements que la cour de récréation ressemblait à une scène de La Ruée vers l’or...”, se souvient-il. L’école s’appelait Notre-Dame-de-Kerbonne ; Christophe fera ses études secondaires chez les curés également. Il y apprendra à combattre la douleur comme goal d’une équipe de handball médaillée de Bretagne, attendant l’impact de la balle dans des poses quasi christiques. Le mouvement punk est arrivé à point pour qu’il ne songe pas à entrer dans les ordres. Le Brestois attendait sûrement ce truc débarqué de la perfide Albion avec impatience. Le punk était frontal et faisait du passé table rase, ça collait parfaitement. Des influences catholiques et punks, Christophe a fait son propre mélange. Il a compris qu’il était fait pour donner avant de recevoir, on s’en rend compte en écoutant ses chansons qui sillonnent le rapport amoureux : “le couple, c’est le premier drame, la première aventure personnelle”, confie-t-il dans Bretons d’août 2005. Donner avant de recevoir : un concept valable aussi dans la confrontation physique.

“Brest est une ville rude”, annonce-t-il aujourd’hui à ses musiciens avant d’y revenir en concert. Surtout quand les amis d’Ouessant débarquent dans les sous-sols du Vauban, le club rock le plus à l’ouest du continent. L’aventure musicale a commencé par un rôle de guitariste au sein du groupe post-punk brestois Printemps noir.

C’était au début des années 1980 : les quatre musiciens distillaient une cold wave atlantique avec des mines concernées, marque de l’époque. Quand le groupe se dissout, Christophe s’oriente vers le journalisme. Il passera par Rennes où il sera critique de rock à Ouest-France, Paris où il officiera pour TF1 à l’élaboration de bandes-annonces, et l’île de La Réunion. Tout cela manque d’urgence : Miossec plaque tout et revient à Brest. Le presque trentenaire retrouve sa chambre d’enfant, les mêmes posters sont punaisés au mur depuis le Printemps noir. Nous sommes alors en 1993, l’ex-journaliste a vendu tout ce qu’il possédait pour acheter un quatre-pistes. Il enregistre des maquettes et donne quelques concerts avec le guitariste Guillaume Jouan et le bassiste Bruno Leroux, deux autres Brestois. Miossec est alors un nom de groupe. “Comme il n’y avait pas de chant, je m’y suis mis. Et comme il n’y avait pas de textes, fallait en écrire”, explique Christophe. Grâce à Jean-Luc Germain du Télégramme et à Jean-Daniel Beauvallet des Inrockuptibles, la maquette va être commentée, exposée à la bonne lumière. Et Miossec décroche un contrat avec le label Play it again Sam, basé à Bruxelles.

La maquette devient un album, Boire, qui sort en 1995. Le disque sonne comme une claque sèche dans le Landerneau du rock français. C’est direct, on n’y est plus habitué et ça fait du bien. À la suite de Boire sortiront Baiser et À prendre, auxquels participeront, entre autres musiciens, le multi-instrumentiste Olivier Mellano et le toujours fidèle Guillaume Jouan. Les photos des trois albums sont dues à l’énigmatique Richard Dumas, un ami que Christophe croisait aux concerts de l’Ubu durant sa période rennaise. Le succès de la trilogie fait du Brestois un auteur en vue, il écrit pour beaucoup dans la foulée mais sa fierté est d’avoir apposé son nom sur les albums d’Alain Bashung et Juliette Greco.

En parallèle, Miossec fait une incursion dans le cinéma en jouant dans le film de Pascale Breton, Illuminations. Avec sa gueule à la James Caan, on lui propose ensuite un premier rôle dans un film rétro, celui d’un ancien d’Indochine. Il décline. “Chacun son boulot !”, rigole-t-il. Avec son vrai boulot, il enchaîne au XXIe siècle, accompagné de nouveaux musiciens, des albums qui seront autant de succès critique, atteignant tous tranquillement le Disque d’or. Brûle sort en 2001, réalisé par Mathieu Ballet. Suivent les fruits de la collaboration avec le réalisateur Jean-Louis Pierot, 1964 tout d’abord, puis L’Étreinte, qui entre en bacs en 2006, le jour de la Saint-Christophe. L’illustration de L’Étreinte est l’oeuvre du peintre Paul Bloas.

Au moment de 1964, Christophe s’est installé à Bruxelles où il apprécie la simplicité et la gentillesse des gens. Son amie flamande l’a initié à la courte mais complexe histoire de Belgique, marquée par les conflits linguistiques entre les deux communautés, flamande et wallonne. Christophe, lui, préfère à l’étranger se dire breton plutôt que français – “cela facilite les contacts”, explique-t-il. Mais il songe maintenant à quitter Bruxelles avec son amie et s’installer quelque part dans le nord Finistère. Pas trop loin de Brest. Pas facile à quitter, “la ville dure, solide” telle que la décrit Genet dans Querelle de Brest. À ce sujet, Christophe raconte : “Fassbinder était venu dans la rade faire des repérages pour l’adaptation de Querelle. Mais il a eu comme un choc en découvrant la ville, elle ne ressemblait pas à l’idée qu’il s’en faisait. Il est reparti avec son équipe et a reconstruit Brest en studio à Berlin…”

Aimer Brest, ça ne s’apprend pas !
*Ti zefs : surnoms donnés aux habitants de Brest